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La Parole aux auteurs – Pascal Debrégeas
05/06/2016
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Aujourd’hui les Éditions Publibook sont ravies de partager avec vous une interview de Pascal Debrégeas, auteur de Les Casseurs de Cailloux dans notre rubrique « La Parole aux auteurs ».

  • Le principal trait de mon caractère ?

C’est toujours difficile de faire son autoportrait. Ce qui est indiscutable, c’est que je suis du signe du poisson, alors j’hérite de sa sensibilité, et même une sensibilité à fleur de peau. Comme le poisson qui a une grande faculté d’adaptation, j’ai une très bonne intuition, j’arrive facilement à capter les émotions, les sentiments, les ambiances, bref à sentir l’invisible. De toute manière, je suis convaincu qu’on ne voit bien qu’avec le cœur.

J’ai la chance de rester très proche de l’enfant que j’étais. Je garde une bonne dose de naïveté, je suis idéaliste et sentimental, donc souvent révolté par la réalité, indigné par les injustices. Comme le dit le peintre Chagall : « je suis un enfant d’un certain âge ».

  • Mon mot préféré ?

C’est une question délicate, il y a tant de mots que j’aime ! Tous les mots sont aimables pour un écrivain, c’est sa matière première, sa mine d’or. Mais il faut bien choisir… Formé dans une culture humaniste, j’aime le mot « dignité ». J’aurais pu dire « liberté », mais le contour est plus vague. La dignité, c’est ce qui fait que l’homme est autre chose qu’un objet, qu’une marchandise, qu’un esclave qu’on pourrait jeter à la poubelle quand on le juge inutile, faible, malade, vieux. C’est pour cette raison que j’ai écrit « les casseurs de cailloux ». Dans ce livre, je parle de l’homme aliéné dans son travail, de tous les salariés trop souvent harcelés et humiliés, parfois jusqu’au suicide. Par ce livre, j’ai voulu redonner la parole à ces sans-voix, à ces ombres dont on abuse sans limite et que l’on use jusqu’à l’extinction finale, quand la machine à produire ne veut plus d’eux.

Oui, je crois à la dignité humaine, même si ce mot n’a plus beaucoup de sens dans nos sociétés dites «  modernes ». J’ai la naïveté de croire encore à la Déclaration des Droits de l’homme qui proclame : « Nous sommes tous égaux en droit et en dignité ».

  • Un mot que je déteste ?

Justement, ce sont le ou les mots qui blessent la dignité humaine, l’humanisme. Comme ces mots n’en font qu’un, je dirais pêle-mêle : profit, rendement, argent, compétitivité, etc…Enfin, tout le champ lexical qui réduit l’homme à un objet, à une machine-outil, à un casseur de cailloux.

  • Ma drogue préférée ?

J’alterne avec deux types de drogue, avec des intensités variables selon les circonstances. D’abord, l’écriture et la poésie, bien sûr ! Ensuite la danse, et plus spécialement le tango argentin. Je suis prof de tango. Sans la consommation régulière de ces drogues, je ne pourrais pas survivre très longtemps !

  • Ce que je voudrais être ?

J’aurais voulu être un musicien. Je suis un musicien contrarié, alors je compense par l’écriture et la danse. Ecrire, d’une certaine façon, c’est faire de la musique avec des mots. Alors j’essaie de faire chanter les phrases… J’aime toucher par l’émotion. J’envie le chanteur qui peut créer le frisson, qui peut donner la chair de poule, la valse de Chopin qui remue l’âme en profondeur. J’ai conscience que l’écriture est un langage qui ne peut pas toucher aussi directement les sens ; il passe d’abord par l’intellect. Tant pis, je fais avec les moyens du bord, et c’est par d’autres voies que je tente d’enchanter.

  • Ce que je déteste par-dessus tout ?

Tout ce qui tue la musique, la poésie, le rêve. L’homme est grand par ses rêves. Je déteste tout ce qui peut détruire la transcendance, l’élévation chez l’être humain. La marchandisation du monde a beaucoup rabaissé la spiritualité, l’ambition démesurée de l’argent a considérablement affaibli l’âme humaine, le matérialisme effréné a créé beaucoup de médiocrité et de misère spirituelle, elle a provoqué un grand vide, un néant. Alors oui, je déteste l’idolâtrie de l’argent qui appauvrit toujours le faible et enrichit toujours davantage les puissants. Je condamne cette ambition folle de la puissance pour la puissance. Je déteste l’arrogance des « puissants » qui repose en réalité sur un grand vide. Je me sens très solidaire des casseurs de cailloux. Nous sommes tous des casseurs de cailloux !

  • Le métier que je n’aurai pas aimé faire ?

Banquier ! C’est le premier métier dans l’histoire de l’humanité où l’on a eu légalement le droit de voler son voisin. Je dis « banquier », mais je pense plus largement aux indécents commerçants de l’argent, boursicoteurs, spéculateurs de tout poil. L’argent assoiffe le riche et affame le pauvre. Je n’aime pas non plus les inspecteurs des impôts, toujours faibles avec les forts et forts avec les faibles. Tout cela heurte ma morale humaniste ! Ce n’est pas ma vision de la société.

Aucune société humaine ne peut durablement survivre à la dictature de l’argent. On en voit le désolant résultat aujourd’hui dans la crise de notre civilisation.

  • Mes auteurs favoris ?

Question délicate…Selon les moments de la vie, j’ai besoin de tel auteur plutôt que de tel autre, la palette est large. Ces derniers temps, j’ai beaucoup relu Zola et Stefan Zweig. J’aime beaucoup Kafka, Georges Semprun et également le sociologue Pierre Bourdieu.  Dans tous les cas, j’ai besoin que la plume soit belle et la pensée profonde, qu’elle m’aide à éclairer le présent. Je reviens souvent vers les poètes maudits qui ont marqué ma jeunesse : Baudelaire, Rimbaud, Verlaine. Ils m’habitent en permanence.

  • Mes héros favoris dans la fiction ?

Zorro, le héros justicier, haha. Il avait beaucoup de classe…Robin des bois aussi !

  • Mes héroïnes favorites dans la fiction ?

La Beauté et l’Intelligence…J’aime la beauté quand elle est intelligente, j’aime l’intelligence quand elle est belle…

  • Mes héros dans la vie réelle ?

Avant de vous répondre, il faut se poser cette question : qu’est-ce qu’un héros ? Pour moi, le héros n’est pas forcément celui dont on parle à la télé ou qui fait la une des journaux. Cela peut être le personnage discret, que personne ne voit, et qui malgré l’anonymat ou le mépris, persévère dans des actions de bien, sans réclamer ni la gloire ni la reconnaissance. C’est l’héroïsme du quotidien qui me touche le plus. Je pense aux résistants anonymes qui ont caché des juifs pendant l’occupation, à ceux qui menaient des actions de sabotage au péril de leur vie. J’aime cet héroïsme de l’humilité. Évidemment, j’ai une grande admiration pour la figure de Jean Monet qui est mort sous la torture.

  • Mon juron, gros mot ou blasphème favori ?

Va casser des cailloux ! haha. Espèce de crasseux de la caillasse !!

  • Mon état d’esprit actuel ?

Je ne suis pas optimiste. Nous sommes dans une crise de civilisation sans précédent. La vie sur terre est menacée, les catastrophes écologiques sont de plus en plus graves. Pourtant rien ne change dans le fonctionnement de nos sociétés, dans nos modèles économiques, nous vivons toujours avec les mêmes idéologies qu’au 19èm siècle. C’est le syndrome du Titanic : nous continuons à nous amuser alors que le paquebot est en train de couler.  La terre continue d’être pillée et les hommes d’être exploités comme jamais. Je suis révolté de voir la nature détruite toujours davantage jour après jour, je ne supporte plus que l’on continue à asservir des millions d’êtres humains. En Occident ou ailleurs, ils sont pour la plupart réduits en esclavage, au travail forcé, pour toucher de maigres salaires. Les hommes ne vivent plus, ils survivent. Il y a vraiment trop de misère, trop de souffrance ! La dignité humaine est bafouée en permanence, on se moque comme d’une guigne de notre terre-patrie. J’ai l’impression d’assister impuissant au suicide collectif de l’humanité. J’aimerais me tromper, mais je crois que nous ne serons bientôt plus que des casseurs de cailloux qui ramasseront à la pelle les ruines de notre civilisation.

  • Ma devise ?

« L’optimisme de l’action et le pessimisme de la pensée ». Écrire a cela de paradoxal, que c’est à la fois un travail de la pensée qui peut nous conduire par la lucidité au pessimisme, mais c’est aussi de l’action. Oui ! quand j’écris, je tente d’agir sur la conscience de mon lecteur, j’essaie de lui faire partager ma réflexion. Je reste convaincu que le Verbe peut changer le monde. L’évangile dit bien : « au commencement était le verbe… » Et j’ajoute qu’écrire, c’est essayer  de construire une autre réalité, de donner une autre forme possible à la vie, plus conforme à nos rêves, à nos idéaux.

  • L’origine de mon histoire ?

La révolte, la colère ! L’indignation face à des milliers de vies brisées, d’hommes exploités au travail, jamais considérés, salariés de toute sorte, de tout acabit, qui besognent toute leur vie sans jamais voir la lumière du jour et qui finissent dans l’oubli comme des sacs de cailloux que l’on jette dans une fosse commune quand ils ne servent plus à rien. Cette histoire est un cri qui veut dire : stop !

J’ai travaillé plusieurs années comme juriste dans un ministère dont je veux taire le nom. Mes fonctions m’ont fait visiter et inspecter beaucoup d’entreprises, et toujours c’était le même sentiment : j’avais l’impression de voir des hommes enfermés dans des camps de travail, des sortes de bagnards des temps modernes, soumis à des cadences et des rendements toujours plus forts, subissant en permanence la pression et le harcèlement de chefs imbéciles. Beaucoup d’entre eux finissaient en dépression, en burn out, et certains se suicidaient.

Avec le recul, il est clair que ces hommes ne vivent jamais, qu’ils subissent, qu’on leur vole leur vie. La vie est ailleurs, au-delà des murs de leur prison. Ils ne voient jamais le soleil, ils ne connaissent que les néons artificiels. Condamnés dans leur caserne ou leur usine, comme Charlot dans Les temps modernes, on dirait qu’ils purgent sans broncher une peine mystérieuse.

En fait, j’ai rarement vu des hommes s’épanouir dans leur travail. Contrairement à la morale bien-pensante, j’en ai conclu que le travail ne rend pas libre mais constitue plutôt une entrave, une punition, une peine à perpétuité : casser des cailloux toute sa vie. Pourtant je veux croire que l’homme reste libre de son destin et qu’il est sur terre pour épanouir ses talents. Ce sont ces conditions d’existence de l’homme « moderne » que j’ai voulu décrire dans mon roman.

  • Ce qui m’a donné envie d’écrire ?

Dénoncer ! Dénoncer l’injustice faite à beaucoup d’hommes en souffrance dans leur travail ! Le désir de témoigner et de donner la parole à ces foules anonymes de prolétaires des temps modernes, ces sans-voix, ces sans-grades. J’ai voulu éclairer un peu leurs vies qui s’épuisent en existences inutiles, mettre un peu de lumière au fond de leur caverne, pour dire Stop ! La vie n’est pas au fond de ces ténèbres ! Arrachez vos chaînes ! Reprenez votre liberté ! La vie, ça sert à autre chose qu’à casser des cailloux.

Je ne supporte pas de voir l’homme asservi, soumis, agenouillé, humilié, simplement à cause de la nécessité de survivre. Tout ça est contraire à l’idée que je me fais de la dignité humaine. L’homme est ni un robot ni une machine-outil.

  • L’origine de mon titre ?

Les casseurs de cailloux. C’est une image, une métaphore, pour traduire la dérision, l’absurde, l’inanité, la loufoquerie de ce que l’on nomme pompeusement «  travail » aujourd’hui. Que l’on soit col bleu ou col blanc, ouvrier, employé de bureau ou technicien, on passe toujours son temps à casser des cailloux. Il y a les cailloux noirs des ouvriers, les cailloux gris des bureaucrates, les cailloux blancs des managers, des financiers, mais quelque que soit la couleur, le salarié finit toujours à la casse. Son œuvre est tellement dérisoire qu’elle ressemble à la poussière des cailloux. En réalité, le travailleur aura passé son existence à briser des cailloux et à broyer du noir.

Encore une fois, la vie est ailleurs ! Elle n’est pas dans ce travail subi et imposé par des puissances aveugles et sourdes, seulement soucieuses de rendements et de profits immédiats. Pour ces puissances, le capital est érigé en idole, l’argent commande tout et tue si nécessaire. Il tue les hommes au travail, il tue les hommes qui n’ont pas de travail. N’oublions jamais l’étymologie du mot travail : « tripalium ». C’était un instrument de torture au moyen-âge…

  • L’origine de mes personnages ?

C’est toujours une joie pour l’auteur d’inventer, de donner vie à des personnages ! Pour la plupart, ils sont inspirés d’expériences vécues, de collègues que j’ai connus, mais je le précise, seulement inspirés. Car un personnage n’est jamais la pure transposition de la réalité. C’est un amalgame, un produit composite, qui emprunte un morceau à Pierre, Paul ou Jacques, mais au final, c’est un produit imaginaire. S’il peut être influencé par le réel, c’est sa dimension de fiction qui lui donne de la force. Et puis il y a des personnages qui surgissent d’eux-mêmes hors de la volonté de l’auteur, s’échappant probablement de l’inconscient et de la mémoire longue. Ils ont une telle envie d’exister, qu’ils arrachent la plume de l’écrivain et se mettent à raconter leur histoire. On devient alors leur simple serviteur…

  • Mon personnage préféré ?

J’aime beaucoup « l’adjudant-chef Bordier » ! Dans l’histoire, c’est le anti-héros, le «  méchant ». Il est l’archétype du Directeur tout puissant, arrogant, cynique, tyrannique, boursouflé d’orgueil et enivré de son importance. Son délire de puissance lui vient en partie de sa proximité avec le chef suprême de l’entreprise. Forcément, il a fait une «  grande école » comme l’ENANE ou Polyarthrite…Il terrorise tout le monde, mais on voit bien derrière l’apparence que c’est un personnage inculte, ignorant, stupide, qui ne pense pas. Il  est seulement obsédé par la conservation de son pouvoir et la volonté d’évincer tous les concurrents qui convoitent son poste. Il suscite beaucoup de jalousie parmi la haute hiérarchie, mais personne n’oserait le contredire, même s’il emmène son entreprise à la catastrophe.

Chacun a connu au cours de sa vie professionnelle ce type de personnage, détestable de suffisance et de mépris pour les « petits », les sans grades. Ils se font respecter davantage par leur pouvoir de nuisance que par leur intelligence et leur compétence. Ce sont ces types d’hommes qui gouvernent le monde aujourd’hui et qui le conduisent à la faillite.

  • Secrets sur mon histoire

Mon seul désir secret, c’est que le lecteur aime cette histoire, qu’il trouve du plaisir dans cette farce burlesque qui n’est jamais triste. Et si ce récit peut apporter matière à sa réflexion, ce sera un bonheur pour moi…

 

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